Le 18/01/2025
Beaucoup de monde ce jour là pour l’exposition Ribera qui ne se termine que dans un mois et d’emblée il paraît difficile de se concentrer sur les œuvres et les panneaux d’interprétation. L’exposition est dense, les œuvres très proches les unes des autres. On retient bien sûr la proximité de Ribera avec le Caravage dont il pousse à l’extrême le sens de l’intensité. “Héritier terrible du Caravage”, il le dépasse dans l’expression de la dévotion, de la prière, dans l’horreur des scènes de martyres, mais aussi dans la singularité des émotions qu’il procure.
C’est là peut-être que se niche une partie de la contemporanéité de Ribera. Il rappelle au visiteur par l’acuité de son regard, que la pauvreté, la laideur, l’horreur sont aussi et surtout de notre monde. Il montre dans ses galeries de portraits ce que beaucoup d’entre nous ne peuvent regarder en face : les visages ravagés par la misère, l’alcool, la souffrance d’une vie sans domicile. C’est de l’universalité de notre condition qu’il s’agit bien là. Mais si ce n’était que cela : des crânes, des prières, des souffrances et des lamentations, la visite de l’exposition tournerait à l’épreuve. Et je n’ai pas le sentiment que ce soit le cas.
D’une part, parce que cette misère peinte n’est pas forcément triste mais plutôt digne et parfois joyeuse ; le peintre nous prend par l’épaule pour accompagner notre regard vers une souffrance familière. D’autre part, parce que la compassion accompagne souvent ces terribles visions. Ténèbres et lumières, tel est le titre donné à cette exposition. Mais les antagonismes ne sont pas pas que caravagesques et tonaux. La souffrance appelle le soin, la réparation. Cette dernière peut être rédemption et donc spirituelle ; mais elle est aussi très humaine.


Chaque parcours de visite est différent ; chaque visiteur ressort d’une exposition avec une expérience singulière. Deux tableaux m’ont particulièrement frappé. Je crois bien ne pas avoir été seul à m’être arrêté longuement devant le Saint Barthélemy (série commandée par Pietro Cussida) ; puis dans un parcours presque naturel devant l’horrible Martyre de Saint Barthélémy écorché vif ( Colegiata Santa María de la Asunción), peut-être la plus clinique et terriblement réaliste version peinte par Ribera. Dans le premier “portrait” à mi-jambe, un trait de lumière traverse le tableau en diagonale pour éclairer le front de Barthélémy et son regard déterminé par une vision du destin (il porte à la main l’instrument de sa propre torture). Dans le second tableau, l’horreur de la vision est décuplée par la froideur chirurgicale de l’acte de torture. Nous sommes face au mal absolu. Mais on revient et on garde à la mémoire, l’image initiale avec le regard froid et déterminé quasi posthume du saint saisi en buste, de face dans une vision, prégnante, rétrospective de la rédemption.


Quant à la compassion, elle est souvent montrée de manière explicite, dans une recherche éthique, qui n’est pas qu’empathie spirituelle. Si le baiser sur les pieds de la lamentation sur le christ mort entre dans un dispositif baroque de participation empathique, Irène et sa servante soignant Saint Sébastien sont des images incarnées d’une éthique du soin : soigner les vivants, pleurer les morts. L’attitude réaliste de la servante est aussi concentrée que celle de l’écorcheur de Saint Barthélémy toute prise par la difficulté d’un geste clinique ; Irène, de son côté, s’apprête à passer un onguent sur les plaies de Saint Sébastien, figure universelle de la compassion et de l’aide.