« le devoir de regarder »
Se rendre à Visa pour l’image, le festival de photojournalisme de Perpignan, est toujours une épreuve. Les sujets abordés, guerres, catastrophes, drogue, misère, exil, et la multiplication des images de la violence au fil des expositions, peuvent-ils finir par émousser le regard et susciter un effet de saturation ? Jean-François Leroy, fondateur du festival, décédé en 2026, s’oppose à cette idée pour soutenir une éthique de vie, un devoir moral de regarder. « Regarder permet de transmettre, de s’adresser aux générations futures en leur laissant notre témoignage » explique-t-il dans le devoir de regarder et cette réflexion s’inscrit dans l’évolution de notre société confrontée à la virtualisation des données et aux performances toujours plus impressionnantes de l’intelligence artificielle qui remet potentiellement en question la notion même de témoignage.
Témoigner
Etienne Montès est un photojournaliste Français désormais vigneron dans le Roussillon. Son travail fait l’objet d’une rétrospective au couvent des Minimes. Il a couvert pour l’agence Gamma différents théâtres de guerre et notamment la guerre civile au Salvador début 1980. La junte militaire au pouvoir avait autorisé des groupes paramilitaires en lien avec l’armée, à mener une campagne de terreur contre les dissidents politiques.

«Chaque jour, au matin, sur les chemins, sur les décharges publiques, on trouve les corps aux yeux crevés, torturés, découpés vivants, décapités, soumis aux plus abominables tourments avant d’être achevés. Des instituteurs sont assassinés simplement parce qu’ils ont rejoint un syndicat. La barbarie est telle qu’un militant n’a plus peur de mourir mais vit dans la hantise d’être capturé vivant » (Oscar Martinez Penate, journaliste salvadorien).
Une photo d’Etienne Montès : Salvador, février 80
Cette photo devant laquelle je me suis longuement arrêté montre au premier plan un homme mort, torse nu, allongé sur le ventre sur un talus à proximité d’une route qu’on devine à l’arrière plan. Un homme sort du champ à sa droite. Au-dessus de l’homme mort, au deuxième plan, quatre enfants tous habillés de blanc. Le plus jeune regarde le mort en tenant la main de la jeune fille à sa gauche ; son regard est vague, peut-il comprendre ce qu’il voit ? La jeune fille est la seule à regarder l’objectif. les deux autres enfants, bras croisés, regardent hors champ à gauche du photographe. L’utilisation du blanc et du noir, l’orientation, la disposition et le regard des protagonistes contribuent à isoler chaque groupe.
Quel est le sujet de cette photo ?
La mort dans un cadre du quotidien traversé par des enfants ? la banalité d’une scène probablement répétée avec laquelle on apprend à vivre dans une certaine indifférence ? Une réflexion abyssale sur notre rapport à l’image tout aussi distant que celui des enfants indifférents à l’homme mort au premier plan ? Un message éthique sur la nécessité de regarder à la fois l’horreur et son contexte ? Ses effets collatéraux en termes d’indifférence ? Une réflexion enfin sur le témoignage, la photographie nous positionnant comme témoins au même titre que les enfants, formant le cercle des spectateurs avec eux ? Seule l’une des jeunes filles regarde en notre direction. Cela nous ramène à la question de la transmission, du témoignage et de la mémoire. Nous sommes amenés à considérer la mort et ce que sa banalisation fait à son environnement. Cela nous impose aussi de réfléchir au devoir de regarder pour ne surtout pas banaliser ce que nous voyons.
Origine d’une fascination

A l’origine de cette fascination pour cette photo, un évènement de ma propre enfance. J’entre dans le bureau de mon père pour prendre un livre dans la bibliothèque et je vois des magazines Life sur le bureau, que je me mets à feuilleter. Je découvre la publication de photos de la libération de Bergen Belsen, un camp de la mort en 1945. Un enfant, indifférent à l’horreur, longe un talus où sont allongés les corps des détenues des camps. Etienne Montès connaissait-il cette photo qui me hante encore ? Transmission brutale.